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27/07/2019
  • Quand Sciences-Po s’empare du lycée. (27 Juillet 2019)

La rentrée prochaine verra la réforme du lycée se propager à la classe de première. Tout le monde connait l’histoire de cet homme, qui tombant du haut d’un gratte ciel et voyant un quidam à la fenêtre du troisième étage,  s’adresse à lui en disant  « jusqu’ici tout va bien ». Attendons Octobre 2019 pour voir émerger ce sur quoi responsables d’établissements et professeurs ont déjà alerté en vain les ordonnateurs : les énormes difficultés de la mise en place d’une réforme pensée par des technocrates qui ne connaissent rien à la vie de terrain. Car visiter, suivi de caméras, serait ce tous les jours, des établissements scolaires, n’a jamais donné aucune connaissance de la réalité. Il est vrai qu’à regarder le parcours scolaire de nos dirigeants les plus haut placés (président et ministre de l’éducation en tête), on ne peut pas dire que la mixité sociale ou la réalité de l’enseignement public, aient été ce qui les caractérisent le plus.

Mais il n’est pas question de polémiquer ici, même s’il est parfois surprenant qu’une presse toujours à l’affût d’explications socio-psychologiques, n’ait jamais fait état du parcours scolaire d’un ministre de l’éducation très actif. Peut être parce que finalement les formations post-scolaires des uns et des autres sont les mêmes, autour du triptyque Sciences-Po, IEP et ENA, vénérables institutions formatrices de nos élites ordonnatrices et qu’il faut à tout prix protéger.

Il est du reste frappant de voir en quoi la réforme du lycée se rapproche de la vision de formation de ces institutions: un saupoudrage de connaissances superficielles et éparpillées tous azimuts, une restitution discursive plus vouée à démontrer des qualités oratoires qu’à faire état de compréhension en profondeur. Le fameux « grand oral », dont le nom lui même renvoie à Sciences-Po en est la partie émergée. Le citoyen de demain doit être convaincu de choses simples: il est inutile d’apprendre ou de comprendre, des experts choisis sont là pour expliquer de quoi il retourne et en cas de controverse il suffit d’écouter celui qui parle le mieux; le discours prévaut sur l’action, une bonne vieille commission, un bon gros « think tank », voilà ce qu’il faut; inutile de se prendre le chou, l’intelligence artificielle, le numérique, la robotisation résoudront tous les problèmes scientifiques, du reste qui est encore aujourd’hui capable de vérifier une note de supermarché ou un relevé bancaire ? D’ailleurs le mot citoyen n’est plus d’actualité. Ce qu’il faut former ce sont des consommateurs-électeurs. Nous sommes sur la bonne voie.

 

  • Les Mathématiques de l’honnête citoyen (selon la présidente du Conseil Supérieur des Programmes). (17 Juin 2019)

Souâd Ayada est la Présidente du Conseil Supérieur des Programmes. On pourra consulter sa page Wikipédia, détaillant à un niveau de granularité que je n’avais encore jamais rencontré, le contenu de sa thèse de doctorat en Philosophie. On pourra aussi la comparer à la page dédiée à  Michel Serres, fervent défenseur de Wikipédia, dont la description de l’oeuvre considérable ne semble pas requérir plus de place. Chacun jugera. Mais là n’est pas l’objet de ce post (peut être celui d’un futur post).

Interrogée sur une antenne de radio nationale sur la réforme des programmes du lycée, Madame Ayada, pour clore le débat sur l’enseignement des mathématiques a fini par déclarer que les connaissances mathématiques nécessaires à un honnête citoyen étaient acquises à la fin de la classe de seconde et que donc, la disparition des mathématiques du corpus des matières obligatoires ensuite ne posait pas de problème.

Je ne connais pas le niveau de connaissances scientifiques de Madame Ayada, j’ai pu me faire une idée de la structuration logique de son discours en l’écoutant attentivement. Je constate tous les jours comment l’absence de réflexion logique et de capacité d’abstraction des honnêtes citoyens les conduit à des discours ou à des croyances qui relèvent d’une forme de néo-obscurantisme au service d’une « réalité alternative ». Méditons G. Orwell «Le Parti vous disait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son commandement ultime, et le plus essentiel».

Le nouveau discours des « élites » politico-littéraires (relisons Michel Serres pour nous rafraichir) a décidé depuis quelques temps de cibler les mathématiques (cf les déclarations d’un ancien ministre étiqueté philosophe et lui aussi ancien membre du conseil supérieur des programmes). Sans doute parce qu’elles représentent ce qui est très déplaisant pour certains: les mathématiques ne se négocient pas, elles ne se conforment pas à un discours. En gros elles ne sont pas « sociales ». Pire elles apportent une façon de réfléchir qui met au coeur de la vision du monde une structuration cohérente, visible, démontrable et non une suite d’assertions, de théories, de réfutations basées exclusivement sur le discours. Il est clair que pour certains, donner à tous les outils pour se construire sa propre opinion sans nécessairement adhérer à une des solutions clés en mains qui est proposée, est dangereux. Comme chez Orwell, le plus grand danger est la capacité de réflexion et de remise en cause « par soi même » de l’individu de base. Malgré les philosophes et les théologiens du XVI ème siècle, la terre n’est pas plate.

Certes les mathématiques ne sont pas le seul outil permettant de former son esprit au discernement et certes il y aurait bien des choses à dire et à faire sur les contenus des enseignements de mathématiques. Mais les désigner comme un « gadget » inutile pour les adolescents « ordinaires » est plus que douteux.

 

  • Comment fonctionnent les mathématiciens. (16 Mars 2019)

Un brillant mathématicien français explique sur tous les médias à quel point sa nouvelle vie d’homme politique l’amène à travailler infiniment plus que son ancienne vie de scientifique. L’intérêt de ce post, parlant du fonctionnement d’individus à l’activité modeste, est donc toute relative. Mais après tout, puisque je n’inonde pas la planète d’un tweet toutes les demi-heures, je vais poursuivre mon propos.

Les récentes expertises auxquelles j’ai participé pour l’instance nationale d’évaluation des laboratoires, ajoutées aux réflexions internes à mon propre laboratoire et au constat de deux post précédents, m’amènent à faire le point sur cette question: comment fonctionnent les mathématiciens ? A vrai dire là encore le terme « mathématicien » est à entendre dans un sens restrictif:  les créateurs de mathématiques.

Il est admis que la création de mathématiques et leur transmission à la communauté passent essentiellement par deux canaux: une transmission écrite via la publication d’articles de recherche dans des revues dédiées aux mathématiques ou plus rarement de livres, une transmission orale à travers des conférences, des séminaires ou des écoles.

De plus en plus l’objectif des mathématiciens est de produire (pour 2017, 106000 articles parmi 121000 publications de tous ordres). D’ailleurs bien peu disent encore « j’ai démontré un résultat », remplaçant cette phrase par « j’ai écrit un papier sur ». A moins d’une révolte globale de la communauté totalement improbable, d’un serrage de vis des journaux de mathématiques lui même improbable, cette situation ira en s’amplifiant. Pour la plupart des mathématiciens, aller à contre courant est aujourd’hui suicidaire.
A tout le plus peut on espérer qu’un jour, lorsqu’un prix prestigieux aura été décerné pour la découverte de résultats « nouveaux et spectaculaires »  démontrés un demi siècle auparavant, la communauté commencera t’elle à se poser des questions. Mais même de cela on peut douter.
Car le corollaire immédiat de cette situation est le fait que, comme je le disais dans un post précédent « personne ne lit les articles des autres ». La phrase est certes excessive. On lit encore les articles produits par la « tribu », mais rarement au delà. On n’a pas le temps, car le temps consacré aux autres est du temps perdu pour sa propre recherche, du moins est ce là l’analyse la plus fréquente que j’entends.
On ne lit pas mais on cite. Les bibliographies sont conséquentes, constituées bien souvent en partie, de références dont la présence a pour seul but d’augmenter le nombre de citations de la tribu, ou de plaire à tel ou tel. Je me suis amusé à demander à quelques personnes (hors de ma tribu je le confesse) le nombre de références données dans un de leur article qu’ils avaient simplement « ouvertes » (ne serait ce que pour vérifier la pagination, ce qui éviterait la propagation d’erreurs). La réponse a été à chaque fois un silence gêné. Quant au fait de « retrouver » des résultats vieux de cinquante ans ou moins, cela a toujours eu lieu mais est malheureusement désormais trop souvent le cas (j’ai plusieurs exemples publiés sur ArXiv dans le mois écoulé). A tout le moins si les auteurs ne veulent pas perdre leur temps à vérifier qu’ils ne retrouvent pas la roue, les revues devraient elles mettre un point d’honneur à faire une recherche bibliographique plus approfondie que celle de nombre de reviewers mentionnant pour l’essentiel les « oublis  » les concernant directement. A leur décharge, reconnaissons que relire sérieusement un article, presque toujours bénévolement, est chronophage et ne peut être multiplié par 3, 4 ou plus dans l’année comme c’est le cas actuellement, à cause du nombre d’articles produits. L’engrenage est infernal.

Beaucoup de mathématiciens rétorquent qu’il est beaucoup plus facile de se tenir au courant des nouveautés en participant à des conférences, qui donnent l’occasion de fréquenter directement les auteurs. Celles ci sont également de plus en plus nombreuses, réparties de par le monde, car organiser ou participer à des conférences est un « critère » d’activité ou de reconnaissance et voyager un peu partout une cerise sur le gâteau. Echanger directement permet à l’évidence d’appréhender plus vite des idées nouvelles, mais échanger sur quoi ? A voir les bancs des salles de conférences constellés de « laptops » ouverts sur le clavier desquels les mathématiciens tapent leur courrier, on peut se poser la question. J’ai décidé depuis longtemps de limiter le nombre de conférences auxquelles j’assiste au minimum, celles où je sais que j’écouterai attentivement plus de la moitié des exposés. Car en demandant aux aficionados des conférences grand-messe à combien d’exposés ils ont assisté, la réponse est « presque toutes », mais combien en avez vous écoutées ?
Là encore inutile de rêver. Le pli est pris et ne changera vraisemblablement plus.
Heureusement de nouvelles formes de conférences, plus petites, ou d’écoles ciblées sur des thèmes précis permettent aujourd’hui, notamment aux jeunes mathématicien(ne)s, de véritables rencontres. Les laptops y sont aussi présents, mais en général moins, voire servent d’outil de prise de notes.

L’autre partie de la vie « sociale » des mathématiciens se passe dans leur laboratoire. Je dois dire qu’en de nombreuses années de carrière, passées dans plusieurs établissements, j’ai pu voir à peu près tout. Des personnes « pointant » le matin et le soir et n’ayant aucune activité professionnelle en dehors de leur bureau et des salles de séminaire aux addicts travaillant de jour comme de nuit chez eux ou au bureau. A vrai dire on trouve des mathématiciens remarquables et d’autres moins, dans toutes les catégories et avec tous les comportements.
Cela devrait inciter les laboratoires à organiser leur vie interne de la manière la plus « libre » possible. C’est en grande partie le cas dans à peu près tous les endroits que je connais.
Le problème est que chaque individu, concentré sur sa propre production et son propre confort de fonctionnement, estime que son laboratoire devrait être organisé au mieux pour « Lui ». Les barycentres des aspirations personnelles sont bien souvent vus comme bien insuffisants par toutes les masses ponctuelles qui les engendrent. Entre les « équipes » militarisées conduites par des petits chefs à l’ego envahissant ou les « clouds » d’individus sans but collectif il est bien difficile de mettre en place des structures intelligentes qui remplissent les deux fonctions fondamentales d’un laboratoire: donner les meilleures conditions de travail à chacun et rendre facilement visible l’ensemble de son activité, qui est essentiellement la somme des activités de ses membres.
Un collègue me disait il y a peu « il faut des équipes et que chacun appartienne à une (seule) équipe, sinon c’est le bordel ». Peut être. Presque tous les laboratoires sont organisés sur ce schéma qui à de nombreux endroits parait trop réducteur pour beaucoup de membres, sans qu’ils ne souhaitent le faire exploser du reste. D’autres proposent des groupes à géométrie variable basés sur la vie des séminaires, ce qui du reste ne fait qu’ajouter à la structure précédente un élément nouveau: la participation régulière à un séminaire. J’avoue être mauvais élève, j’assiste très peu aux séminaires de mon laboratoire. En revanche j’ai un « séminaire » quotidien d’une heure à une heure et demie tous les matins avec la base de données ArXiv ou, quand je n’y trouve pas mon bonheur, des vidéos d’exposés scientifiques donnés de par le monde.
Tout cela pourrait fort bien se concilier, mais chacun pensant que seule sa vision des choses est la bonne, cela engendre bien souvent un « bruit » social à entropie par trop croissante. Bien entendu la première des conséquences de ces comportements égotiques est que, comme le disait récemment de manière plus nuancée une mathématicienne remarquable, chacun ne sait même pas ce que fait son voisin de bureau. Difficile dès lors de parler de vie « collective » dans un laboratoire, si ce n’est pour se restaurer dans les différents « pots » de convivialité. On y est assez loin de la science.

Faire des mathématiques demande de la passion. Nombre de mathématiciens pourraient avoir une vie plus confortable en dehors du monde académique, peut être même en politique, même si c’est dur. J’ai toujours été un peu surpris de voir des mathématiciens de renom arrêter du jour au lendemain leur activité scientifique au moment de prendre leur retraite. J’avoue commencer à ressentir ce qu’ils ont peut être ressenti (je n’ai malheureusement pas eu le temps de le demander à ceux que je connaissais bien et admirais beaucoup). Sortir de ce monde dont l’évolution me désespère pourrait bien être un soulagement.

PS: Ce post est écrit au masculin. Bien entendu il concerne également les mathématiciennes, bien moins nombreuses et qui sont confrontées à d’autres problèmes. En ce qui concerne le comportement scientifique des unes et des uns en revanche, la parité est totalement respectée.

 

  • Um pouco de descanso (Pause). (11 Mars 2019)

Alors que je m’apprêtais à continuer ma litanie statistique sur les chiffres des mathématiques, je me suis octroyé une pause: regarder sur une chaine du web l’enregistrement du défilé de l’école de samba (A Estaçao Primeira da Mangueira) qui vient de « gagner » le carnaval de la « cidade maravilhosa », c’est à dire Rio de Janeiro. Je confesse avoir regardé il y a deux jours le défilé de « mon » école (Portela) et avoir été quelque peu déçu. Beaucoup de blancs, peu de « ginga », un esprit show plus que joie et exutoire (le carnaval est la soupape de sécurité de mon pays de coeur, ceux qui l’oublient disparaitront).  Je me suis donc dit, regardons les vainqueurs. Bien m’en a pris: « que maravilha ».

Un « samba enredo » (eh oui au Brésil samba est masculin) qui vous emmène pendant plus d’une heure, des costumes fabuleux (alliance « ala das baianas e bateria incrivel ») , de la danse, un couple « porta bandeira e mestre sala » comme je n’en n’avais jamais vu d’aussi beau, mais surtout des « allegorias » (chars) engagées (féminin en portugais) racontant une histoire pas toujours propre du Brésil, et une fin de défilé qui « se mouille »: un char manipulé par un groupe technique uniquement composé de femmes dans un pays « infréquentable » selon certaines officines féministes européennes, une « ala » menée par LA veuve d’UNE femme politique carioca assassinée de manière trouble il y a plusieurs mois, un drapeau brésilien détourné remplaçant « ordem e progresso » par « indios, negros e pobres ».

En à peine dix minutes (de fin de défilé) ces gens simples (il y a peu d’énarques et d’intellectuels sur l' »avenida Marques de Sapucai ») en ont dit tellement plus que tous ces bobos intellos de plateaux télévisés venant déverser leurs égos, de fils et filles « de », d’économiquement pas pauvres donneurs de leçons s’auto promouvant à l’image des conseils d’administration des entreprises cotées en bourse qui s’auto recrutent, de ces « écrivains » de « mémoires » à vingt, trente ou même quarante ans; de ces hommes et femmes qui se « dévouent » pour notre société, enfin ce qu’ils/elles en connaissent, sans parler de rémunération, il ne faut pas en parler.

Des gens simples, dans un pays où j’ai vécu pendant une dictature militaire (soft il est vrai), disent aujourd’hui des choses simples en prenant, eux, des risques. Que le jury ait décidé de sacrer cette école au delà de l’extraordinaire qualité artistique de sa production, est symbolique. Beaucoup de gens souffrent à cause de situations personnelles difficiles, mais là aussi il y a une échelle de « Richter ». Dans certains endroits il n’est pas temps de s’occuper de sa souffrance personnelle en face de la souffrance collective. Que nos discoureurs et discoureuses y apprennent la modestie.

Pour ma part cela fait trente cinq ans que je regarde ces être humains dont l’humanité me dépasse tellement qu’il n’y arien à faire d’autre que les regarder et les aimer.

 

  • La Recherche en Mathématiques en chiffres. (9 Mars 2019)

Les chiffres donnés dans le post précédent devraient amener à réfléchir. Près de 103000 articles par an, chacun étant vérifié (« reviewé ») par un ou deux arbitres (« referees ») réclame dans l’absolu près de 150000 rapports, auxquels s’ajoutent tous les rapports sur les articles qui ne sont pas acceptés pour publication. Combien sont ces derniers chaque année ? Certains collègues pensent que tout article de mathématiques trouve à un moment ou à un autre journal à son pied. C’est peut être vrai, mais cela n’empêche pas que chaque échec entraine un ou plusieurs rapports supplémentaires.

Combien y a t’il donc de reviewers possibles ? Si on cherche des données concernant le nombre de mathématiciens actifs dans le monde, on n’en trouve guère, en premier lieu car cette notion de mathématicien actif n’est pas définie (un comble en maths). Tout d’abord sans doute faudrait il dire « créateur de mathématiques » plutôt que « mathématicien ». De nombreuses personnes peuvent revendiquer le titre de mathématicien, sans produire de nouvelle mathématique. Mais indépendamment de la sémantique comment définir un créateur de mathématiques actif ? Les instances d’évaluation en France, mais aussi certaines officines de recensement aux Etats Unis ou en Europe, donnent des définitions relativement similaires: une personne qui sur la période des 4 ou 5 dernières années a publié 2 articles dans une revue de Mathématiques avec comité de lecture.

Certains chiffres circulent. On annonce environ 80000 mathématiciens académiques (dont 4000 en France) mais cette estimation ne prend pas en compte le critère précédent, avec lequel le nombre chute drastiquement (à une vingtaine ou une trentaine de mille). Quoiqu’il en soit, le ratio reviews/reviewers excède vraisemblablement 3, ce qui explique sans aucun doute la piètre qualité d’une immense majorité de reviews.

Il y a donc, c’est une certitude pour beaucoup de mathématicien(ne)s, trop d’articles publiés. Comme de plus ils sont très imparfaitement vérifiés, le nombre de résultats totalement ou partiellement inexacts a sans doute très sensiblement augmenté, ce qui, d’après la phrase célèbre d’un de mes anciens collègues, n’a aucune importance puisque personne ne lit les articles des autres. Du reste, puisque beaucoup sont faux, il peut être dangereux d’utiliser leurs résultats. La boucle est bouclée.

 

  • Quelques chiffres sur la Recherche en Mathématiques. (15 Février 2019)

Récemment, mon collègue Michel Ledoux me narrait qu’en relisant un entretien d’un grand mathématicien du siècle dernier, il y avait trouvé le fait que dans les années 1930 se publiait un gros millier d’articles dans les revues de Mathématiques. Il est difficile d’aller vérifier ce chiffre, en revanche l’outil extraordinaire qu’est MathScinet permet d’avoir une très bonne estimation à partir des années 50. Cliquez « année=… » en limitant à l’onglet « revues » et vous obtenez la liste, avec en exergue le nombre des publications dans des revues pour l’année désirée.
Je m’y suis donc essayé et en est tiré la liste suivante qui se suffit à elle même

1950 — 6219,  1960 — 12236, 1970 — 21043,  1980 — 34491,  1985 — 36923,  1990 — 42583,
1995 — 48820, 2000 — 57667, 2005 — 69820, 2010 — 87006,  2015 — 102985.

Qui extrapolera le comportement limite à l’infini ?

 

  • Micro/Macro. (28 Novembre 2018)

Quiconque a travaillé en modélisation mathématique pour la Biologie, la Physique, la Chimie, l’Economie et sans doute encore d’autres choses, a été vite confronté au problème majeur: le passage du micro au macro. Comment un modèle particulaire (microscopique) peut il expliquer un modèle macroscopique ? Faisons simple: comment l’intérêt particulier d’un individu ou d’une famille, s’agrège t’il avec les intérêts particuliers des autres pour fabriquer un modèle global ? Sauf que le formalisme précédent n’est pas forcément celui de nos dirigeants. Ce dernier est plutôt: comment dicter un comportement microscopique qui me permettra de justifier le comportement macroscopique que je vends à mes ministres  et que m’ont appris mes maitres ? Inutile de décliner des arguments à l’aune d’évènements récents, si évidents. La vraie question est: pourquoi des scientifiques un tout petit peu compétents qui se posent sans a priori des questions légitimes sont ils les oubliés d’un système technocratique qui se pose les questions à l’envers ? Je ne sais pas. Mais heureusement certains syndicats, par ailleurs en délicatesse avec la vertu, défendent nos hauts fonctionnaires, qui à l’évidence ont plein de boulot à faire pour le bien commun de leur propre situation. Je sais que mes posts sont pamphlétaires. Mais je le revendique.

 

  • Connerie Artificielle. (24 Novembre 2018)

Si la thèse a son antithèse, la beauté a la laideur, le blanc a le noir (et réciproquement), l’intelligence a la connerie. Sauf l’intelligence artificielle évidemment. La nouvelle coqueluche des gouvernants (et des grands groupes du numérique) n’est porteuse que de progrès et de « modernisme ». Car on nous l’explique depuis maintenant suffisamment longtemps: nous ne sommes plus dans le vieux monde, nous devons bouger, rebondir sans cesse, faire face aux défis du monde futur, entrer dans la révolution numérique, y croire, de préférence sans réfléchir et surtout consommer du numérique jusqu’à plus soif pour maintenir les profits de ceux qui le mettent à notre disposition dans nos boutiques. La société dirigeante s’inquiète de la montée de l’obscurantisme, politique, religieux, mais nous « vend » sans barguigner son nouvel évangélisme: la machine, computer ou robot va sauver la planète, car elle est fiable contrairement à l’humain.
De plus, comme toute religion, le numérisme fera également progresser l’humain dans sa conscience, lui permettant de consacrer son temps à l’important en le délestant des tâches ingrates. En le délestant surtout de ses responsabilités: voir les débats sur les armes « intelligentes » et « autonomes » qui décideront par elles mêmes qui elles devront éliminer. Cool. Aujourd’hui encore, vendre des armes à n’importe qui en prétextant qu’on n’est pas responsable de leur utilisation, est parfois considéré comme du cynisme, mais avec les armes intelligentes plus de problème de conscience: les « dommages collatéraux »  seront désormais des « bugs ».

D’ailleurs il n’est qu’à voir, à notre humble niveau, le résultat de l’introduction de certains outils numériques. Depuis près de vingt ans l’enseignement secondaire a massivement utilisé les calculatrices pour les apprentissages scientifiques. Les résultats sont parlants: la calculatrice est devenue le « doudou » d’étudiants (pendant « professionnel » du téléphone mobile) capables de n’avoir ni raisonnement logique, ni mémoire, ni conscience de « l’effort intellectuel ». Puisque taper sur « enter » donne toutes les solutions, pourquoi mémoriser des méthodes ? Pourquoi avoir des idées ? Puisque la machine ne se trompe pas, inutile de vérifier si elle nous dit que un tiers plus un tiers est égal à deux sixièmes. Rappelons que le « marché » des calculatrices a, lui, su mémoriser les profits.
Mais la parade a été trouvée: on équipe les établissements de salles informatiques afin d’utiliser des outils plus puissants. Si la vision de l’utilisation de ces outils ne change pas, comment espère t’on faire changer les comportements de nos bambins ? Une de mes étudiantes m’a parfaitement expliqué de quoi il retourne: « s’il faut plus de deux lignes pour arriver au résultat, c’est que c’est trop compliqué ». Réfléchir est donc devenu un mot honteux. N’est ce d’ailleurs pas le but recherché ? Fabriquer des consommateurs qui ne se demanderont jamais « comment ça marche » et qui achèteront sans regimber les « mises à jour » de leur quotidien.

Car au delà du constat soit disant paranoïaque sur notre système éducatif, la question posée est celle des finalités des politiques mises en place. Le progrès scientifique a toujours été pensé comme un outil de libération, simplifiant les travaux pénibles et permettant de mieux connaitre (comprendre) le monde qui nous entoure. Le numérique et la robotisation ont contribué de manière importante à ces deux objectifs, mais qu’en est il aujourd’hui ? Tout comme les plus belles utopies politiques, la croyance aveugle en « l’empathie » du numérique n’est elle pas aujourd’hui un simple objectif commercial, porté par des individus super-puissants peut être eux même désormais dépassés par le monstre qu’ils ont enfanté ? Et puis l’empathie du numérique ne me parait pas complètement claire devant le clavier d’un automate bancaire.
On nous ressasse que la « révolution numérique » est génératrice de temps libre. Pour en faire quoi ? Le passer devant des consoles de jeu ou des écrans à surfer sur le réseau. La boucle est bouclée: ce que je vous donne d’un coté, je vous le reprend de l’autre. Un ex-PDG d’une chaine de télévision l’avait si bien expliqué. Le virtuel n’est plus un espace de loisir, c’est votre espace tout court.
On nous ressasse que la « révolution numérique » permettra une évolution du marché du travail. J’ai du mal à croire que les magasiniers des entrepôts d’un grand commerçant en ligne se reconvertiront en « data scientists » quand la robotisation de leur entrepôt les aura envoyés à pôle emploi, après que l’implantation de l’entrepôt en question ait mis sur la paille la moitié du petit commerce local.
On nous ressasse que la « révolution numérique » permettra de mieux contrôler « les risques », la machine comme déjà dit étant fiable alors que l’humain ne l’est pas. Mais comme bien peu de personnes comprennent ce qu’il y a dans la machine, qui contrôlera ladite fiabilité ? Et comme l’objectif est de surtout ne pas former les jeunes générations à comprendre et maitriser ce contrôle mais à simplement communier dans l’utilisation des outils, on peut douter que la situation reste longtemps contrôlable. Sans oublier que les entrepreneurs de ce monde numérique sont devenus experts dans le kidnapping des données personnelles ou publiques, créant des risques tout aussi dangereux pour le monde réel, mais oh combien lucratifs pour certains.

La connerie artificielle existe donc aussi. Parler à une boite sur la table pour lui demander le temps qu’il fait: ouvre la fenêtre connard. S’extasier devant une « appli » qui vous montre la voute céleste au dessus de votre tête: lève les yeux connard. Pleurer que des infos confidentielles circulent sur le web: ne les mets pas en ligne connard. Mais comme toujours la connerie artificielle est équitablement partagée par nos dirigeants. Victimes de « fake news »: qui remet en cause les derniers bastions sérieux d’information, qui crée ses propres canaux d’information-publicité, qui inonde l’espace numérique de petites phrases ? Vous connards. Qui a oeuvré depuis des dizaines d’années pour que la formation critique quitte les bancs de l’école et pleure aujourd’hui que les adolescents croient à tout et n’importe quoi si l’info est relayée par la « tribu » ? Vous connards. Qui utilise des espaces de stockage privés pour des données publiques ? Arrêtons avant que de devenir vulgaire.

Audiard disait dans le monde passé : « Je ne parle pas aux cons, ça les instruit ». A n’instruire personne, qu’avons nous fabriqué ?

PS: Hollywood est une étonnante fabrique commerciale d’objets prémonitoires. On parle beaucoup en ce moment de « Minority Report ».  Moins connu est le film « Clones » de J. Mostow avec en particulier B. Willis. Bien qu’étant somme toute globalement un film médiocre, la scène finale (il faut voir un peu du film pour comprendre le cadre) devrait faire réfléchir. Mais rappelons que réfléchir est devenu un mot honteux.

 

  • Futebol. (15 Juillet 2018)

1966. Soubès (Hérault). Une seule télévision dans le village, au fond de la salle voutée du café. Demi-finale URSS-Allemagne Fédérale. Tout un village communiste espérant la déroute des « boches ». En vain. Finale Angleterre-Allemagne (toujours Fédérale). Et victoire de Churchill.
1970. Rivelino, Gerson, Tostao, Jairzinho, Carlos Alberto, Clodoaldo et même Felix et Edson Arantes do Nascimento chamado Pelé. Toujours au fin fond du pied des Cévennes. Des mecs qui dansent avec un ballon face à des pantins bleus.
1974. Des types en orange ont remplacé les auriverde. Veille de finale. Des pochetrons dégrisent dans les jardins de mon HLM. Le plus atteint prédit: les « schleus » vont gagner 2 à 1. Dimanche de deuil pour un autre danseur du nom de Cruyff.
1978. Une dictature militaire gagne sa coupe du monde.
1982. Zico, Falcao, Eder, Junior, Leandro, Oscar et « o doutor » Socrates. Peut être la meilleure équipe du Brésil du vingtième siècle voire plus. Un cauchemar face aux mêmes pantins bleus. Et une demi-finale où un sauvage dessine l’image du sport-résultat à venir face à d’autres bleus.
Mon arrivée à Rio en Septembre 1982 et ces fabuleuses discussions où un peuple « torcedor » défend les vertus des battus magnifiques brésiliens et français face à la « real politik » sportive qui triomphe.
1986. Encore un peu d’espoir dans le futebol, même si d’autres bleus ont dézingué les auriverde.
1998. L’enfant qui découvrait l’importance du sport international dans les années soixante est mort. Mais une finale de vrai « futebol », puis la bascule vers l’irréalité d’un sport de plage devenant un opium trop cher.
2006-2010. Coups de têtes.
2014. 7-1. Dilma y perdra sa présidence.
2018. Matches insipides d’équipes clonées sans personnalité mais tellement professionnelles. Une télévision privée, avide, mais qui parle aux gens. Une télévision publique faisant s’extasier des bobos people has been. Spectacle si prenant de l’état de délabrement de notre société où « l’élite » croit pouvoir « la jouer peuple » alors que le peuple se reconnait dans ses asservisseurs. « Regardez les signaux qu’on envoie au monde entier » disent ils.
Retour en 1983. Plage de Copacabana. Un match de « futebol de praia ». L’arrière droit s’appelle Junior. Accolade: Tu es un joueur incroyable. Réponse: Je suis un fils du peuple.
Tout est dit.

 

  • Un dernier pour la route. (13-22 Juin 2017)

Les temps changent ils ou sont ce seulement les jours qui passent ? Ces dernières semaines ont été paradoxales. D’un coté, un jubilé jubilatoire, de l’autre, des départs pour d’autres cieux. J’allais supprimer ce post sans but quand est survenu un évènement anodin qui en dit long sur le mépris des castafiores politiques envers le bas peuple des gueux (dois je dire les gens ?), surtout quand ce bas peuple pourrait avoir des capacités intellectuelles menaçantes pour lesdites castafiores. Adoncques un mathématicien ne saurait pas ce qu’est un contrat de travail, contrairement à un homme politique bien mur (maduro) qui n’en a pas lu un depuis plus de trente ans. Puisque, comme le dit notre CV national, les cours particuliers sont toujours bons à prendre, j’invite notre néo-député, ex-sénateur et professionnel de la politique, à venir voir la vraie vie d’une Université et d’un laboratoire. Je gage qu’il en gardera également quelques traces sur le popotin. Mais laissons là le « Oxum » des tribunes dans sa quête de nouveau petit père des peuples. Petit père des peuples auquel bien sur j’ai immédiatement pensé en apprenant le décès de Jean Pierre Kahane. Premiers témoignages de-ci de-là sur les qualités, la rigueur, l’honnêteté mathématique (pour l’avoir eu en cours je dirai l’intransigeance mathématique au sens noble du terme), et n’oublions pas la classe et la prestance de l’intellectuel d’après guerre. Mais JPK avait aussi (ou d’abord) des convictions politiques affirmées, revendiquées au service « du parti ». J’ai pu une fois (et une seule) en discuter avec lui sur un bateau en Chine après le discours d’une mathématicienne victime de la révolution culturelle. C’était au début des années 2000. Je me souviens l’avoir un peu bousculé, ce qui avait fini par l’amuser (mais pas tout de suite). Il est des staliniens avec qui discuter est enrichissant, d’autres dont les rodomontades permanentes nous gavent.

 

  • Je me souviens. (28 Avril 2017)

Il n’est pas question ici de vouloir imiter le génie de Georges Perec, malgré le titre, mais puisque certains ont décidé de graver dans le marbre mes quelques dizaines d’années, cette courte phrase m’est revenue en plein visage. Je me souviens de ces enfants d’anarchistes espagnols avec qui on fumait nos « goldos » sur les bancs du Luxembourg et qui nous racontaient le massacre de leur famille par les adorateurs du petit père des peuples. Je me souviens de ces livres difficilement dégotés sur l’extermination du peuple apache. Je me souviens d’autres livres sur la doctrine de la sécurité nationale au Brésil. Je me souviens de n’avoir pas pu dépasser la page 15 des maitres penseurs. Je me souviens que l’autogestion c’est pas de la tarte. Je me souviens de la première fois où j’ai vu le Guernica de Picasso. Je me souviens aussi qu’il y a 84 ans, Adolf Hitler accédait au pouvoir en gagnant des élections démocratiques.

 

  • Exutoire. (16 Décembre 2016)

A (re)lire sa prose pas toujours bien ficelée, je me suis dit que l’on devait débaptiser ce « blog » en « exutoire ».  Pour travailler quotidiennement à faire avancer les choses, en mettant si souvent mon mouchoir par dessus, après tout, j’y ai bien droit (on dirait un slogan « fashion »). Je rassure le lecteur: il m’arrive plus souvent qu’à mon tour, d’utiliser ce même type de ton directement face à ceux que je dénonce régulièrement (il y a des témoins) et non pas seulement sur cet « écran blanc ».

Cependant j’allais prendre le chemin de la « blogalisation positive » lorsque m’est arrivée sous le nez l’annonce d’une conférence à destination du grand public organisée par l’académie des sciences de Toulouse sur la tarte à la crème du moment: le « big daaata ». Tarte à la crème ne veut pas dire que je considère le sujet comme secondaire, bien au contraire, il est fondamental. Mais à force de cumuler les interventions d’incompétents, le sujet est devenu une sorte d’énorme n’importe quoi d’où, en regard des investissements consentis, il ne ressort pas grand chose. Cette annonce m’a laissé un sentiment étrange, les intervenants apparaissant bien plus comme des proches de la présidence de la région que comme de véritables spécialistes du domaine. Du reste leurs « abstracts » donnent bien plus dans le « sociétal » que dans le véritable problème du traitement des grandes masses de données. On me rétorquera qu’il s’agit d’une conférence grand public, et donc dans la droite veine de mon précédent post, qu’il faut vendre au bon peuple tout, sauf de la science.

A dire vrai, l’omniprésence de la région dans la gouvernance universitaire locale commence à m’interroger: on recycle des conseillers régionaux dans les instances de direction de nos Universités (ils ne savent plus ni enseigner ni chercher ?), on quitte l’université pour l’hotel de région, on propose un plan « campagne d’emplois » avec pour argument majeur qu’il a l’aval de la région (explicitement dit devant une assemblée générale des personnels), on « labellise » des projets scientifiques au niveau de la COMUE sur des bases technocratiques et politiques (il suffit de regarder la composition des instances de direction de la Comue pour voir que cette dernière n’est rien d’autre qu’une officine des pouvoirs locaux).
Cette confusion des genres a déjà conduit le site toulousain dans le mur des labellisations nationales (Idex) en faisant accroire que « l’aménagement du territoire » ne pourrait pas laisser la région toulousaine au bord du chemin. Cruel retour à la réalité en début d’année et annonce de futures grandes désillusions si ces mêmes dirigeants universitaires le pensent encore (ce dont j’ai bien peur).

Au demeurant, à l’époque du big data et du monde numérique, nos doctes spécialistes ont ils réfléchi à la signification de « l’aménagement du territoire » ?

 

  • Bande d’abrutis. (30 Novembre 2016)

Quel autre titre possible après les « révélations » du matin sur la catastrophe que je dénonce depuis des années de notre enseignement des mathématiques (et des sciences) désormais mis en évidence par l’étude de TIMMS. Mais à vrai dire ce titre s’adresse à l’ensemble des acteurs du système.

1) Un ministère qui relativise des résultats désastreux en indiquant que si on ne garde que les 10% de meilleurs, les résultats sont sensiblement meilleurs. Walouh, il fallait surement passer par des écoles spécialisées en Sciences Politiques (ces deux mots accolés me donnent la nausée) pour comprendre cela.
2) Un système qui, au principe de réduire les inégalités, a réussi la performance somptueuse non seulement de les accroitre mais en même temps de faire glisser le niveau moyen (autour duquel les inégalités se creusent) issu de la troisième République au plus bas niveau mondial. Champion du monde.
3) Nous tous, qui avons laissé faire cela, par paresse, désenchantement, fatigue et tant d’autres choses.

Et puis

4) Ces scientifiques qui se révoltent aujourd’hui (vous étiez où hier ?) en dénonçant l’obsession des gouvernants de fabriquer à la sortie de l’enseignement secondaire « d’honnêtes citoyens » en délaissant la formation de « scientifiques ». Bande d’abrutis. Bien entendu la formation secondaire a pour but de former « d’honnêtes citoyens ». Est ce à dire qu’un honnête citoyen doit être un imbécile, ignorant en sciences, ignorant en humanités (comme on disait autrefois) ?
Bien sur il faut des scientifiques, de plus en plus. Mais il faut aussi une population globalement familière avec l’esprit scientifique et sa rigueur. Notre rôle est de donner au plus grand nombre les outils de réflexion nécessaires: logique, recul, enchainement des idées; pour qu’ils deviennent de vrais citoyens à même d’évaluer les discours publicisés d’un monde que nos gouvernants façonnent et ne maitrisent plus, mais pour lequel ils craignent par dessus tout qu’une population « intelligente » leur demande des comptes. Et puis quand la population a les outils nécessaires en mains, bien entendu nous devons former les « élites scientifiques ». Mais excusez moi, ça nous savons faire, à défaut d’avoir massacré la formation des enseignants qui ne s’adressent pas à cette élite.

Mais comme disait Beckett, il serait temps d’arrêter de rejeter sur les autres ce que nous ne savons plus faire. Si nous pensons que nous avons des choses à dire, disons les. Arrêtons de respecter des « politiques » imbéciles et uniquement préoccupés par leurs carrières, arrêtons d’essayer de réparer un système qui ne marche pas, arrêtons de nous cacher derrière notre petit doigt si commode de « génie » ou « d’intellectuel ». Laissons cela à quelques stars de la télé réalité du « moi y en a plus intelligent que toi ». Et comme disent les jeunes, sortons nous les doigts … Ou alors acceptons notre lâcheté.
Bande d’abrutis que nous sommes, bande d’abrutis que vous êtes vous, les « élus », vous les parents qui ne comprenez rien (« je paye des cours particuliers j’attends un retour sur investissement »,  pensez vous acheter les capacités intellectuelles de vos enfants ?), vous les je ne sais plus qui, tellement cette responsabilité collective est facile pour nous exonérer tous de la catastrophe éducative qui a été mise en place et que nous avons tous subi sans moufter.

Et puis, merde à Vauban. Victor, respect.

  • Shanghai quand tu nous tiens. (23 Novembre 2016)

Mon Université est en difficulté. Le site toulousain est mal en point après la perte de son label IDEX. Le site (appelons le COMUE) a donc décidé de se refaire une santé, en suivant les désormais incontournables indicateurs internationaux, donc Shanghai. Il m’est revenu aux oreilles que les Mathématiques étaient la seule discipline de mon Université présente dans ce classement. C’est faux. La Chimie est également classée à un rang équivalent (entre 101 et 150). Les autres disciplines scientifiques (dont émanent la quasi totalité des dirigeants de mon Université) sont, elles, totalement absentes. Est ce grave ? En fait oui puisque cet indice est un élément d’évaluation prépondérant, au dire même de cette COMUE pourtant si indépendante d’esprit (lol).

Du coup, après les 15 heures d’enseignement hebdomadaire imposées par les circonstances exceptionnelles de ce début d’année, j’ai essayé de comprendre la fabrication de cet indice pour les mathématiques. Contrairement à ce qu’on entend souvent tout est clair (?!). Entrent dans sa fabrication les médailles Fields (pour un quart), les citations individuelles enregistrées par un indice privé (pour un quart), la qualité des publications (évaluées par ??) pour un quart et enfin un ratio de publications dans le top 20% des meilleures revues de mathématiques pour le dernier quart.

Puisque j’explique le Page ranking à mes étudiants j’ai suivi le fil d’Ariane. Regardant le fameux indice de citations individuelles j’ai découvert , avec quelques statisticiens et  quelques modélisateurs de haut vol, un certain nombre de « mathématiciens » pour le moins surprenants. Et je n’y ai pas vu la quasi totalité des mathématiciens géniaux de ces 10,20 ou 30  dernières années. Il est vrai que nous parlons de citations, mais dans quoi ? Du reste si on s’amuse à recalculer l’indice ARWU en ne prenant en compte que les deux derniers items, les résultats changent sensiblement, et en fait sont extrêmement serrés.

Mézalors comme disait un de mes anciens professeurs Pierre Samuel, puisqu’il existe un outil mis au point et accepté par l’ensemble de la communauté mathématique (MathSciNet) qui peut servir à « quantifier » les citations d’importance, pourquoi ne pas l’utiliser ? Il est vrai qu’on peut être surpris de voir apparaitre en tête du classement des meilleures productions mathématiques, l’Université médicale de Kaohsiung. Allons plus loin, j’ai désespérément cherché sur le Web des éléments critiques argumentés, remettant en cause (à mon humble niveau de mathématicien) l’outil de mesure. Finalement j’ai le sentiment que personne, ou bien peu de monde, n’a simplement regardé un peu en détail (en y passant les deux petites heures que j’y ai perdues) ces résultats et leurs tenants (les aboutissants étant pourtant si importants).

Qu’en déduire ? Certes il y a un certain nombre de scories dans ces classements, mais au final ils apparaissent à chaque niveau national comme « cohérents ». Est ce cela qui empêche les scientifiques de regarder de plus près la signification des composants de ces indices ? Contrairement à la large majorité d’auto-satisfaits de mon « biotope » rejetant sans même les lire ces indicateurs au simple titre qu’ils les dérangent dans leur confort médiocre, j’essaie de les regarder, de les comprendre et de les critiquer comme les outils mal foutus qu’ils sont. Pour rebondir sur les textes d’un auteur de théâtre que je citais il y a quelques temps

« voilà  bien là  l’homme tout entier, s’en prenant à sa chaussure alors que c’est son pied le coupable ».

  • R.I.P. (15 Novembre 2016)

Et voilà, 2016 « annus horribilis ». Après la disparition des deux « maitres » qui m’ont fait aimé les mathématiques, celle de mon premier « co-bureau » (à l’IMPA de Rio, J.C. Yoccoz), celle de proches, voilà celle de celui qui m’a appris que les mots peuvent être aussi lumineux que la vierge à l’enfant de Bellini, de celui qui a bercé des générations d’adolescents boutonneux ou pas des années 70 (portés par les traductions de Graeme Allwright pour parer à leurs carences dans la langue de Shakespeare), celui qui nous a emmenés avec Suzanne et son étranger vers des horizons de libération intellectuelle, malgré un Halleluja aux paroles parfois étranges (mais à la mélodie tellement extraordinaire). Leonard Cohen est parti chanter ailleurs. Chantait il d’ailleurs ? Combien nous reste t’il de poètes du quotidien ? J’ai les miens, rares, cachés là où le cerveau se connecte avec le coeur. Un post non mathématique, sans coup de gueule, juste la tristesse de perdre une sensibilité et une intelligence. Cette dernière phrase ne nous ramène t’elle pas à notre système « éducatif » ?

  • Oh les beaux jours. (5 Novembre 2016)

En regardant l’évolution de notre système éducatif et du moral de ceux qui l’animent, ce titre de la pièce de Beckett m’est venu en tête comme une évidence. Pour ceux qui ne connaitraient pas il s’agit du long enlisement d’une femme dans des sables mouvants, femme qui pendant son agonie inexorable se pose les questions qu’elle ne s’était peut être pas posées plus tôt, alors qu’il était encore temps. Tout est dit. A force d’absence de courage, de compromissions, de renoncements, d’ambitions catégorielles (je pense en particulier aux chantres des dites sciences de l’éducation), de mépris de la société, ce système s’est enlisé et nous donne aujourd’hui le sentiment que bouger c’est s’enfoncer un peu plus. Quand ferons nous éclater en morceaux cette lamentable mascarade ?

  • Les avatars du baccalauréat. (27 Juin 2016)

Comme chaque année les épreuves de mathématiques du baccalauréat apportent leur lot de surprises et de gags. Cette année deux pour le prix d’un (on aura remarqué la merveilleuse continuité  de ce blog).

La première, un exercice de Probabilités, copie presque conforme d’un exercice posé l’année dernière que la ministre de l’Education Nationale avait eu la bonne idée de lire devant un parterre de journalistes lors de la conférence de presse présentant le bac 2016. Comme quoi, les élèves devraient être plus attentifs aux conférences de presse du ministère. Que cela soit en mathématiques ou en philosophie du reste au vu des sujets de dissertation proposés cette année.

La seconde dans un exercice de spécialité proposé en série S. Dans cet exercice, après une étude théorique proposant de démontrer l’existence d’au moins un point à coordonnées entières sur une droite d’équation donnée, un algorithme permettant de déterminer de manière itérative un tel point était proposé. Las, l’algorithme écrit incluait un changement de signe dans l’équation de la droite en question (une coquille sans doute passée à travers du crible des diverses vérifications). Heureusement ce dernier testant tout à la fois une valeur et son opposée, répondait exactement de la même manière à la question posée. Un élève réfléchissant un peu, un autre ne réfléchissant pas du tout, auraient donc pu répondre sans erreur. Las. Alertées, les autorités ont décidé en cours d’épreuve de notifier une modification de texte dans les centres d’examen avec les conséquences médiatiques, surtout sur les réseaux dit sociaux, qui en découlent.

Il y a quelques jours j’ai posé un sujet d’examen dit de « rattrapage » en master. Un étudiant est venu me voir pendant l’épreuve pour me poser une question très intelligente sur l’absence d’une hypothèse dans l’énoncé. Un peu de travail permettait de voir que cette hypothèse était en fait automatiquement satisfaite, mais je confesse que j’avais « zappé » ce point. Fort de l’expérience du bac, je n’ai pas bronché, gratifiant simplement les étudiants qui s’étaient posés cette question et qui en général l’avait résolue, de points supplémentaires. Sans doute alertés par les autorités, les correcteurs du bac auraient ils pu adopter une attitude similaire sans que l’on tombe dans les falbalas usuels de ce genre de non évènement. Mais il est vrai que ma vingtaine d’étudiants n’a rien à voir avec les centaines de milliers de candidats au bac.

  • Deux pour le prix d’un. (15 Juin 2016)

Comme le dit le titre, deux posts le même jour de natures très différentes. Le précédent sur la pertinence des pistes de réflexion offertes dans un examen sans intérêt aux jeunes générations. Le second sur la médiocrité du quotidien universitaire, fond de commerce de ce blog.

Bien que me logeant régulièrement sur le site d’Educpros dont j’ai déjà parlé, j’avais zappé cet article qu’un collègue plus attentif nous (l’ensemble des collègues, le nous de majesté me sied peu) a indiqué

http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/l-universite-toulouse-3-envisage-de-geler-208-postes.html

Il est intéressant de voir qu’alors que l’omerta officielle la plus totale règne dans mon Université sur le budget depuis plusieurs années, un Vice Président (VP) chargé du budget livre à la presse des chiffres que les clampins lambda, personnels « ordinaires » de mon Université, ne connaissaient pas (déficit de 5,5 millions).
Ces chiffres sont surement à rapprocher de messages émanant de la direction d’une UFR de Science(s) faisant état (pour le dernier message) de 13 millions de déficit et du grand guignol d’une Assemblée Générale des personnels sur le  budget ayant eu lieu deux ans en arrière,  où l’ancien VP budget (entre autres fonctions) avançait le chiffe de 1,2 million(s).
Pour un statisticien moyen, la « fourchette » est large. En gros de qui se moque t’on ?
Mais comme il a été mentionné dans des messages précédents émanant de la présidence de mon Université, dès lors que les (chefs de) service(s) et les élus ont décidé, inutile de prévenir la « base » et encore moins de discuter avec elle.
La presse spécialisée ou locale (voir les prédictions du quotidien régional avant même que les candidatures à la présidence de l’université aient été officialisées en fin d’année dernière) est à l’évidence un lieu beaucoup plus propice aux explications de la politique universitaire.

Notre système universitaire vit depuis plusieurs années une inversion de paradigme. Il est devenu une entité « administrative » où la finalité est l’organisation et où la quintessence consiste à fournir à une micro-classe quelques marchepieds pour des carrières administratives et/ou politiques. Réflexions et décisions y sont réservées à une élite technocratique valorisant leur formation « Powerpoint ». Et cela quels que soient les présupposés idéologiques des gouvernements en place.

Dans ce cadre, le message transmis par un autre collègue est rafraichissant. Le comité scientifique de l’ANR math/info théorique vient de démissionner en dénonçant l’idiotie administrative qui se substitue aux compétences des scientifiques à travers une grille de lecture débile de la diversité des activités scientifiques. Je sais bien que la vision du rôle de l’ANR dans les laboratoires est très diverse et que certains n’y verront qu’un épiphénomène lié à une structure qu’ils abhorrent et qu’ils dénoncent. Je sais aussi que cette dérive de l’ANR n’est pas nouvelle (elle date en fait de sa création). Mais le comité vient semble t’il de dire que cette dérive, partiellement contrôlée jusqu’à présent, est devenue inacceptable.
Avant de rire sous cape ou à gorge déployée, que les plus sceptiques lisent les « attendus » de cette démission collective.  Ils correspondent exactement à ce que nous vivons (supportons) à l’Université depuis plusieurs années, Université où je n’ai guère vu les plus vélléitaires se révolter de manière aussi ouverte et explicite.

Je n’ai pas l’heur d’avoir fait du grec dans ma jeunesse, mais j’ai souvent lu les définitions de « démocratie » et d' »oligarchie » (voire « d’apparatchik » en russe).
J’ai du mal à croire que notre fonctionnement universitaire relève du premier terme plus que du second. Si collectivement nous imposions davantage le premier et redonnions aux scientifiques le rôle qui doit être le leur dans ce système, nous aurions vraisemblablement tout le temps de nous empailler ensuite au sujet des moyens et de leur mise en place.

  • Ce qui est vrai est il toujours vérifiable ? (15 Juin 2016)

Quelle p… de bonne question que celle ci posée au bac philo série S cette année dans les centres africains (des versions analogues avaient déjà été posées en 2010). Une question qui donne envie de prendre la plume après (et seulement après) y avoir réfléchi en scientifique. Si l’on se restreint au domaine scientifique, c’est sans doute une des deux ou trois questions fondamentales avec « la science est elle synonyme de progrès » ou dans une autre version « est elle au service de l’homme »  et « la science est elle  intemporelle »? Je propose que l’ensemble des universitaires et chercheurs scientifiques français  volontaires planchent sur le sujet. Je suis prêt à lire (presque) toutes les copies.

  • Ouverture d’esprit (suite). (8 Juin 2016)

Un de mes proches m’a reproché d’avoir parlé de mon laboratoire dans le post précédent du même nom. Il est vrai que la formulation de certaines opinions (n’allons pas jusqu’à dire pensées) peut émouvoir certain(e)s. Qu’on ne s’y trompe pas, ce qui vaut pour mon laboratoire vaut pour la quasi totalité des laboratoires de mathématiques en France et de ce que j’ai vu à peu près partout dans le monde. L’évolution de la recherche en maths, l’acceptation, forcée peut être, mais généralisée du « publish or perish », l’absence en France tout au moins de politique prévisionnelle à moyen et long terme sur le recrutement des enseignants/chercheurs et des chercheurs; tous ces facteurs conjugués ont donné de la force (trop selon moi) aux « familles scientifiques ». Qui dit famille dit comportement grégaire, défense de la famille, repli sur ses « valeurs ».  Défendre les siens c’est un peu se défendre soi même. Et certaines de ces familles savent mieux que les autres prendre de la place.

  • Quelques chiffres. (2 Juin 2016)

De retour d’une après midi passée avec des enseignants du secondaire sur l’enseignement des statistiques au lycée (rendra t’on un jour assez hommage à ces enseignants qui croient encore à leur métier) je me retrouve face à une volée de chiffres venant conforter des discours contradictoires.

Je vais donc donner quelques uns des miens:

  • 256 millions d’euros. C’était le montant des coupes dans le budget de la recherche. Grâce à l’action de scientifiques de haut niveau, ces coupes ont été réduites à une centaine de millions, sachant que les 60 millions qui affectaient l’Université (et dont tout le monde se fout) semblent être actées sans autre forme de procès. Sans doute est ce parce que la « vraie » recherche se fait dans les agences dédiées, dirigées (depuis combien d’années) par les mêmes professionnels de la « politique scientifique ».
  • 2,5 milliards d’euros. C’est le budget estimé des cours particuliers en France. Sachant que l’état français finance à hauteur de 50% de crédits d’impôt les sommes engagées par les familles qui le déclarent, à quelle hauteur l’état français finance t’il les officines privées qui se remplissent la panse en dégommant l’enseignement public (voire privé) en France ? Il n’y a évidemment aucune statistique officielle (ce serait pourtant si facile techniquement) évaluant les sommes déclarées par les contribuables sur le revenu sur ce point. Imaginons qu’elles représentent un quart du total (600 millions), ce qui est vraisemblablement très sous-estimé. L’état financerait donc à hauteur de 300 millions d’euros ces officines. Rapprochons ce chiffre de celui de la rubrique précédente.
  • 1,5 milliards d’euros. C’est le coût consolidé de l’organisation du baccalauréat en France, un examen qui depuis la prise du pouvoir d’APB (Admission Post Bac) n’a plus aucun sens, tout étant joué avant même que les élèves ne passent l’examen. N’en déplaise à des philosophes ex-ministres ou à des je ne sais quoi ex(ou pas)-ministres, le baccalauréat n’est plus que l’occasion de ruiner l’intégralité de l’année de terminale au moment même où les élèves devraient commencer à penser leur avenir en toute connaissance de cause; donc avec des programmes intelligents au service desquels les enseignants dont je parlais plus haut se mettraient avec envie pour tirer lesdits élèves vers le haut en termes de réflexion et de désir de connaissance. Bien entendu le coût « cash » est de 58 millions. Ajoutons les aux 300 millions précédents et regardons à nouveau le premier montant.

Dernier chiffre auquel je ne peux résister. J’ai appris hier qu’une décision « majoritaire » était prise grâce à un vote en faveur de 17,9% des votants. Enseignant les statistiques depuis près de trente ans je ne sais plus quoi dire à mes étudiants. Certains de mes collègues mathématiciens hurlent au loup parce qu’un « résultat » contenu dans les manuels scolaires est faux (la proportion considérée étant supérieure à 93% et non 95%). Je les suis sur ce point. Mais peuvent ils me dire comment je vais expliquer que 17,9% est une bonne approximation de 50% ?

  • In Memoriam. (1 Juin 2016)

Il est une question que tous ceux qui comme moi ont eu la chance de conjuguer métier et passion se posent: qui m’a donné le goût ? Pour moi ce fût une « Jacquerie ». Qu’on me pardonne ce mauvais jeu de mots mais ma jeunesse mathématique a été illuminée par deux « grands Jacques ». Tous deux grands par la taille, tous deux grands par leur humanité. Tous deux nous ont quitté cette année. Le premier Janvier pour Jacques Deny, modèle d’enseignant, de pédagogue et de scientifique. Le quinze Mai pour Jacques Neveu, modèle d’enseignant, de pédagogue et de scientifique. J’ai suivi l’enseignement du premier durant une année de Licence exceptionnelle. J’ai eu l’honneur de participer à l’enseignement du second pendant quelques années aussi exceptionnelles. Ils m’ont tous deux appris une chose: au delà des combats de coqs que peuvent se livrer des scientifiques en mal de reconnaissance existe le bonheur de la transmission du savoir et de l’envie et que ce bonheur se satisfait très bien de l’absence des projecteurs. Ces deux « maitres » comme auraient dit les philosophes de quelques siècles en arrière, partageaient en effet également cette forme de modestie qui dit que se mettre en avant est certainement bien inférieur au sentiment d’utilité que procure la sensation d’avoir fait naitre ou prospérer le goût de la science et de la curiosité chez ceux que l’on rencontre. En cela ils étaient encore davantage des « maitres ».

  • Ouverture d’esprit. (15 Mai 2016)

Tout comme les zones rurales ont leur période annuelle de chasse, les Universités françaises ont la leur: la campagne de recrutement. Celle ci est précédée, quelques mois auparavant,  par la période de définition « des profils de postes », puis un peu plus tard par la période des « arbitrages » sur les postes. La première est l’occasion de réfléchir à une politique scientifique au sein d’un laboratoire et d’un département d’enseignement, la seconde est l’occasion de cette même réflexion au niveau de l’Université. Quiconque a vécu comme moi plus de trente telles campagnes a fini par comprendre que les mots ont le sens qu’on veut bien leur donner et que ce sens est souvent à géométrie variable.

Les Mathématiques sont certainement une des rares disciplines, voire la seule en France, où lesdits profils cernent des compétences scientifiques et ne sont pas ou extrêmement rarement, simplement le portrait de tel ou telle membre du labo que l’on souhaite « promouvoir ». Il n’en reste pas néanmoins vrai que dans nombre de laboratoires de Mathématiques, le mien faisant partie du lot, la définition des profils relève souvent beaucoup plus de yaltas locaux entre domaines ou « équipes » que d’une volonté commune de faire avancer ensemble les maths au sein du laboratoire. A la décharge des tenants de cette bonne vieille stratégie, il est vrai que comme chacun est meilleur que son voisin et sur des problèmes plus profonds, on évite ainsi les discussions de fond qui tourneront vinaigre, et on sera plus confortable comme disent les anglo-saxons. Ajoutons que « comparer » des candidats issus d’horizons divers est difficile et que nous savons difficilement faire. Et vu qu’on se débrouille pour ne jamais le faire, on ne saura jamais faire.

J’ai beaucoup essayé de développer les échanges entre les équipes au sein de mon laboratoire, pensant que le repli sur soi même ou sur son cocon scientifique est mauvais. Bien souvent de vieilles rancoeurs issues de joutes anciennes viennent empêcher des discussions sereines. Je pensais que les jeunes générations qui n’avaient pas connu la guerre comme disaient les anciens, seraient plus aptes à éviter ces comportements grégaires. Las, c’est parfois même le contraire. L’ouverture d’esprit d’accord à condition qu’elle soit en direction de ma famille mathématique. C’est sans doute là la conséquence d’une évolution égotique dans nos sociétés, renforcée par une forme obligatoire de solitude dans la recherche mathématique. Les yaltas continueront, les satisfactions puériles d’avoir arraché un poste « aux autres » ou d’avoir sauvé le poste de bidule continueront à fendre certains visages de sourires benêts, les familles de pensée incapables de lire un article provenant d’une autre famille continueront à prospérer. Après tout si la Science progresse mieux ainsi, pourquoi pas. Je n’y crois pas.

  • Remettons en une couche. (10 Mars 2016)

En ce jour de médiatisation des aspirations des dirigeants des organisations étudiantes (il faut bien qu’ils viennent renouveler le parc un peu usé des ex dirigeants devenus apparatchiks de la nomenklatura administrative), j’en remet une couche. Parlons budget universitaire. Parlons d’égalité, d’ascenseur social (le vrai pas celui des notables), de promotion de l’intelligence, de promotion des talents qu’ils soient intellectuels, manuels, techniques ou quels qu’ils soient. Parlons de ce qui terrifie les mous du genou (voire un peu plus haut en dessous de l’abdomen), les coûts de formation.

Car la France, dans son arrogance post 1789 (les mecs ça date un peu), est la seule au monde à détenir la vérité: un système scolaire ouvert où les rejetons de la classe dirigeante suivront les routes dites « difficiles » d’un système élitiste peu onéreux (classes préparatoires, écoles et autres) lors que la plèbe qui suivant l’oukase de 1984 doit parvenir à hauteur de 80 % de sa capacité à un niveau d’études « supérieur » plus proche du lac du même nom que d’une véritable formation pertinente.

Soyons concrets, voire triviaux: 187 euros par an en Licence, environ 330 en Master et 610 pour les formations d’ingénieurs. Walou.  Mon Université a environ sans doute disons 15000 étudiants payants en Licence, trois millions d’euros de recettes au mieux (sur un budget de l’ordre de 400 millions d’euros). Qui a évalué les coûts réels (même hors salaires des enseignants et des personnels), en fluides et amortissement des locaux ? En fait plein de gens mais personne ne le dit, surtout pas aujourd’hui où « la jeunesse est dans la rue ».

Un collègue m’a il y a peu narré que quelques années en arrière, il avait été expliquer aux chefs de cabinets des ministères concernés (en un seul mot)  que du point de vue économique le système était suicidaire. Proposition: les frais d’inscription sont montés aux environs de 1000 euros (hors boursiers et étudiants exonérés) par an, avec une part fixe (proche de l’actuelle) et une part « empruntée » assurée par exemple par la caisse des dépôts (ou autre chose en fait on s’en fout, mais assurée par un organisme public) à rembourser une fois que les étudiants ont une stabilité professionnelle et sur du long terme (x 3 par rapport aux années d’études). Lesdits conseillers ont dit quoi ? Super, ce serait vraiment une bonne solution mais on ne le fera pas, au revoir et bonjour chez vous.

Alors oui au delà des discours post-staliniens, pré-libéraux et autres fadaises dont je me bats les c… (j’ai entendu cela tout à l’heure dans le métro dit par une jeune fille face à une  prosélyte , et ça m’a fait kiffer)  et qui ne servent que les planqués du pouvoir et du syndicalisme, disons que l’Université française qui est le seul havre d’accueil de la diversité dans notre pays, crève, parce que le pouvoir est incapable de prendre le risque de former sa jeunesse et que les représentants (qui ne représentent personne) de celle ci ne souhaitent surtout pas qu’une amélioration de la situation leur enlève le peu du pouvoir dérisoire qu’ils croient posséder.

Messieurs Dames, dans vos godillots de descendants des générations idéologiques passées, d’où que vous veniez, et si vous nous lâchiez la grappe. Nous sommes surement politiquement incultes, mais tellement plus compétents (en un mot encore une fois) sur ce qu’est la vie réelle que ce que vous êtes (je vous ai vus à l’oeuvre) sur à peu près tout (hormis vos carrières je vous le concède). Break.

  •  Formation des maitres: droit dans le mur. (26 février 2016)

Je participe depuis des années à la formation des maitres, initiale dans mon Université et continue à travers des actions de formation en direction des enseignants du secondaire. Je m’inquiète chaque année un peu plus du gouffre qui existe entre nos formations, le contenu des concours stéréotypés de recrutement et la vie réelle des enseignants du secondaire. Un concours du CAPES convenu où la réussite des candidats moyens passe par le respect de codes désuets, un concours de l’Agrégation au niveau mathématique exigeant prévu pour sélectionner les cinquante premiers dans un tout autre but mais totalement coupé du monde réel de l’enseignement.

Ces décalages commencent à être ressentis dès les titularisations (un an après le concours) avec d’un coté certains ne maitrisant pas la discipline enseignée, de l’autre des personnes capables totalement désemparées devant la réalité du métier; sans parler des désastreuses pseudo-formations, que tous reçoivent,  à une pédagogie de salon qui ne s’est jamais confrontée au moindre élève.

Nous vivons, dans mon académie et ma discipline, ce phénomène de manière accélérée depuis deux ans (non titularisations, démissions précoces). Tout récemment un évènement tragique a mis davantage encore le problème sur le devant de la scène. Des enseignants ont écrit une lettre-ouverte raisonnable et remarquable à laquelle la (non-)réponse administrative est tout aussi remarquable (reponse-rectorat   extrait de  http://www.ladepeche.fr/article/2016/02/08/2272457-la-violence-gangrene-les-colleges.html   ) .

Aurons nous le courage de sortir de nos confortables certitudes ou de nos confortables lâchetés, avant que notre système éducatif déjà mal en point ne soit définitivement irréparable ?

  • Ras le cul et le reste. (8 Février 2016)

Si ce post est la suite du précédent, son titre, on l’aura remarqué est plus racoleur voire vulgaire, mais cela n’étonnera pas les lecteurs d’un post précédent. Depuis le départ « à la cloche de bois » de l’ex président de mon Université, celle ci bruisse de mille rumeurs sur son état de santé financier (d’aucuns disant que celui ci avait du reste une corrélation certaine avec ledit départ). Ces rumeurs renforcées par l’omerta pratiquée par les dirigeants (les mêmes, président à part) et la volonté de désinformation de leurs opposants, permettent surtout à tout ce petit monde de ne rien faire, en attendant que la tutelle publique (car autonomie à part, l’université dépend de la tutelle publique) n’intime l’ordre de prendre les mesures qui fâchent. Chacun sera alors exonéré de ses responsabilités, pourra tranquillement continuer à discourir des grands principes (c’est un sport régional important)  et ira vaquer subséquemment à ses occupations de prédilection souvent plus proches de l’édilité locale que de l’Université.

Quelles conséquences pour mon Université ? Comme dit dans le post précédent le recours massif aux coupes budgétaires tous azimuts, sans discernement, à partir de « règles » quantitatives tout autant arbitraires que crétines. S’il est un lieu où on pourrait espérer avoir de temps en temps des discussions de fond, c’est bien une Université. Las. Discuter science, cohérence pédagogique, formation continue, recherche et développement, transdisciplinarité est chose impossible. En entendre parler par de doctes bureaucrates au langage convenu et à l’intelligence limitée à une présentation powerpoint, ça oui, plutôt dix fois qu’une. Et surtout, plutôt que de débattre du fond et de prendre des risques, tailler des croupières uniformément selon le sacro-saint principe: uniformité égal égalité.

Mon Université accuse un déficit cumulé compris entre 7,5 et 12 millions d’euros. Comme le nombre des manifestants cela dépend de l’origine du décompte. Les personnes d’importance ne voient pas dans ce flou un quelconque problème. Cool. Heureusement que nos efforts pour éteindre les lumières, couper les robinets, fermer les fenêtres l’hiver, toutes choses que bien entendu nous ne faisions pas auparavant (au temps des vaches grasses) vont nous permettre d’économiser quelques milliers d’euros.

Mais qui aujourd’hui parle de recettes et non plus de dépenses ? Qui osera mettre sur la table les disparités entre établissements supérieurs, écoles, universités, IUT etc … Une autre fois dans un autre post.

  • Y en a marre. (18 Janvier 2016)

Un de mes amis mathématiciens m’a demandé récemment: posteras tu un billet optimiste un jour ? Désolé, pas aujourd’hui, quoique (Raymond Devos, mes respects).

Je rentre d’une évaluation de laboratoire dans une université de taille modeste où malgré tous les défauts préside une sorte de règle: on encourage ceux qui se bougent le popotin. Après une heure et demie de discussions avec la présidence d’université (au lieu des trente minutes réglementaires) très politique (comme toutes),  avoir des échanges positifs sur « que doit on faire pour être efficaces et faire avancer le schmilblick » relève du phantasme auquel on ne croit plus. Sans savoir si cela était un pur effet de manches ou une volonté profonde, en tout cas quel rafraichissement !

Car de retour dans mon « home sweet home » pourtant situé plus au sud, une forme de douche froide m’attendait. Mon Université est en difficulté. Notamment financière. Alors que fait elle ? Elle surtaxe avec entrain tous ceux qui essaient de se bouger le popotin. Les têtes qui dépassent sont suspectes. Ceux qui vont chercher les ressources propres (sans lesquelles au passage mon Université serait au delà du dépôt de bilan) presque hérétiques; ou, incapables. Car de doctes représentants de cette nomenklatura politico-administrative qui prétend nous diriger, nous explique que nous sommes les derniers des abrutis et ne savons pas négocier avec nos partenaires, transmettre les connaissances voire créer de la connaissance scientifique. Ces magnifiques représentants de la promotion sous secrétaire de sous préfecture d’instituts de « je sais tout mais je ne sais rien faire » qui n’ont jamais rien prouvé, savent mieux que les chercheurs ce qu’il s’agit de découvrir, mieux que les enseignants ce qu’il s’agit d’enseigner, mieux que le reste de l’humanité ce que sera l’avenir de l’homme, coincé, comme au début du film « les poupées russes », entre les dossiers bleus et … les dossiers rouges.

Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi ces braves parasites raillaient tant le terme (dangereux) d’excellence: cela rime avec incompétence. Cette similarité phonique était le vrai danger. J’ai donc décidé de faire attention à la propagation de mes microbes palmaires comme disait Léo Malet. En effet, j’ai appris récemment cette phrase admirable de Louis Jouvet à une actrice qu’il avait éconduit de son cours de théâtre et qui quelques temps après refusait de lui serrer la main: « vous pouvez me serrer la main, le talent, c’est pas contagieux ».

On m’a expliqué qu’un post devait être court. La suite sera donc dans le post suivant.

  • Ouf y en a qui pensent (mais pas beaucoup). (11 Janvier 2016)

Je viens de lire sur Educpros l’interview de la Présidente de Montpellier 3 et je dois dire que dans un style très neutre (trop diront certains) elle apporte une contribution rafraichissante car intelligente. Pour ceux qui sont intéressés  http://www.letudiant.fr/educpros/entretiens/anne-fraisse-l-etat-n-a-plus-aucune-strategie-pour-l-universite.html.

A vrai dire j’avais déserté la lecture de ce site lorsqu’une responsable du site toulousain s’est retrouvée propulsée personnalité du jour. Trop pour moi. Il est vrai que ces derniers temps les journaux regorgent d’affaires universitaires passionnantes : invalidation d’élections à la Comue de Lyon, querelles de cours d’école à Paris-Saclay (il est vrai que 5 milliards ça fait pas mal de billes), rétributions confortables des présidents de certaines Comue etc …

Notre monde universitaire est devenu, peut être sans qu’on s’en rende compte assez, un univers compartimenté: des dirigeants professionnels d’un coté, la plèbe des acteurs de l’autre. Avec à l’évidence comme à d’autres niveaux, une fracture de plus en plus profonde entre les deux. Surtout quand la plèbe a bien du mal à voir le talent scientifique de ceux qui confisquent les responsabilités, voire tout bonnement leur talent politique et gestionnaire. Avec parfois des éclairs de vérité comme la démission « soudaine » d’un président d’Université pour un fauteuil d’élu régional. La présidente de la Comue étant également récemment élue au même conseil, j’attends sa démission. Mais comme dans une publicité récente: ben oui, je rêve.

  • L’escroquerie informatique. (15 Décembre 2015)

J’avais prévu sous ce titre un long texte, à l’aune de la taille des problèmes sous-jacents à la numérisation à pas forcés de nos esprits, en tout cas, à celle désirée par un certain nombre de « dirigeants » sans doute sollicités par certains « experts » de la science numérique. Et puis lassitude faisant, ampleur du problème, impossibilité d’en parler de manière libre (si t’es pas d’accord t’es pas moderne), à quoi bon, comme disait un somptueux texte de Serge Gainsbourg (l’aquaboniste) dont l’équivalent n’existera jamais plus dans ce monde d’inculture programmée.

Prenons un exemple simple: le traitement des données massives issues des expérimentations biologiques. Les experts informatiques clament haut et fort depuis des années que les outils de classification qu’ils ont développés sont « LA » solution, l’outil ultime (dans cette période d’épisode x de star wars) qui permettra de comprendre le pourquoi du comment. Si je dispose d’un algorithme qui me permet de retrouver le tiroir où j’ai rangé une chaussette sale, cela me permettra t’il de comprendre comment j’ai sali ladite chaussette ?

Fin du post.

  • Smile baby life is fun. (9 Décembre 2015)

Depuis quelques années j’ai le privilège et le bonheur de participer à des projets scientifiques au travers de l’Agence Nationale de la Recherche, avec une équipe de joyeux drilles, et pourtant esprits brillants et créatifs. J’ai appris aujourd’hui que notre dernière réunion (workshop) dans un soi-disant haut lieu de la culture mathématique, avait inspiré à certains collègues du lieu une forme de dégout lié à notre « vulgarité ».  Il est vrai que dans les hautes sphères intellectuelles du savoir mathématique universel, les sourires et le déridage de popotin sont des (contre)-exemples à ne pas suivre. L’humour potache a lui même ses règles, n’est il pas, et avant tout celui de ne pas être drôle. N’en déplaise à messieurs les censeurs (qu’un intellectuel avait renvoyés à leurs chères études il y a quelques dizaines d’années), je suis de ceux qui prônent le plaisir dans la science, l’amitié avant la concurrence et l’auto dérision avant l’auto satisfaction. Que cela conduise parfois à des dérapages verbaux, et uniquement verbaux est inéluctable. Que cela induise des jugements politically correct négatifs, peu importe (pour rester politically correct). La science n’est pas triste. La créer est difficile, parfois épuisant ou désespérant.  Mais se complaire dans la Droopy attitude (putain c’est dur), nier tout plaisir y compris rabelaisien dans cet exercice intellectuel fabuleux qu’est la création mathématique, ne conduit qu’à une chose: dégouter nos étudiants et nos concitoyens. Alors j’ai décidé d’envoyer où ils veulent les esprits chagrins (j’ai un endroit préféré que je tairais), de jouer avec mes étudiants pour leur montrer la beauté et surtout l’importance des mathématiques (et voyez vous ils adhèrent), de partager avec mes collègues ce fantastique plaisir de la compréhension de nouveaux phénomènes même s’il faut en passer par des tonnes d’échecs. Et je vous le dis, cela me rend intellectuellement heureux surtout parce que ce plaisir est partagé. La vulgarité est finalement peut être du coté des censeurs.

  • Big data: à lire. (7 Décembre 2015)

Une interview particulièrement intéressante et intelligente: Michael Jordan (Berkeley) au Monde

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2015/12/01/michael-jordan-une-approche-transversale-est-primordiale-pour-saisir-le-monde-actuel_4821327_1650684.html

  • Aujourd’hui je me lance. (4 Décembre 2015)

Comme le lecteur éventuel le verra, les précédents posts datent d’il y a six mois. En fait ils sont restés cachés durant cette période, n’étant pas forcément destinés à être publiés. Aujourd’hui je me lance et rend ce blog public. Pourquoi ? Peut être parce que la vue quotidienne de la désagrégation du système éducatif, la vue de cette volonté affirmée de remplacer le savoir et la culture par le discours sur le savoir et la culture, la vue de cet empilement d’egos et d’ambitions dont nous n’aurions rien à faire s’ils ne venaient obstruer le chemin de la transmission de ce savoir et de cette culture, qui sont essentiellement les deux seules choses qui pourraient donner aux êtres humains un semblant d’avance sur le reste du monde animal, tout cela devient insupportable.

  • Après moi le déluge. (15 Mai 2015)

Je n’ai pas trouvé d’autre titre pour qualifier les politiques de l’enseignement en France depuis 40 ans. Je dis bien enseignement et non éducation, car à force de mélanger les deux de manière délibérée, on a exonéré la société elle même de son devoir d’éducation qui n’est sûrement pas du seul ressort de l’école, institution sur laquelle il est si facile de reporter toutes les carences en ce domaine. L’éducation est notre devoir à tous, la transmission des connaissances est dans notre pays pour l’essentiel déléguée à certains.

Mais pourquoi aujourd’hui parler de cela ? J’ai reçu dans ma boite mail un message m’alertant sur les dangers d’un projet de loi ou de décret ou d’oukase (à vrai dire je me fous de la nature de l’édit) concernant les études doctorales. Je me suis donc rué sur le site Educpros où je trouve régulièrement les informations de ce genre. Je ne partage pas, loin s’en faut les idées de nombre des blogueurs de ce site, mais ce dernier a l’honnêteté intellectuelle d’offrir tous les liens sur les sites et textes institutionnels pour que chacun puisse se faire son opinion; ce genre de site est bien rare de nos jours.

J’y ai donc trouvé le projet initial sur le doctorat (469125-8053-2015-arrete-version-13-original) et dans la foulée quelques modifications anodines sur le statut des enseignants-chercheurs (9914-obligations_service_421699) et plus précisément leurs obligations de service.

Comme souvent ces textes ne font que réactualiser des dispositions anciennes en introduisant quelques nouveautés, noyées dans la masse, mais en l’occurence intéressantes. Leur lecture attentive et consécutive permet de voir en filigrane une idée directrice assez simple: mettre en cause l’honnêteté scientifique des enseignants-chercheurs actifs afin de favoriser le développement d’une catégorie de technocrates universitaires.

En effet à regarder attentivement le texte sur le doctorat, on y lit beaucoup de choses sur la prévention de dérives (essentiellement imputables au(x) directeur/trice(s) de thèse), le renforcement du rôle des écoles doctorales vues comme un organe tout autant de médiation que d’évaluation, garantes d’un projet et d’une « démarche qualité », la mise en place d’un comité de surveillance (le mot est fort j’en conviens disons de suivi), et enfin la mise sur la touche de la direction de thèse une fois celle ci achevée.

Ce dernier point est, au moins dans ma discipline, d’une crétinerie absolue, puisque, une fois autorisée la soutenance (après avis de la direction de thèse, des rapporteurs et de l’ED) la décision du jury est acquise, la soutenance ne servant que de moment gratifiant pour l’étudiant(e) après trois ans de dur labeur. Après tout, il se peut que dans quelques cas, dans d’autres disciplines, certains problèmes aient vu le jour avec des directeur/rices(s) zélés dans un sens ou dans l’autre. Combien ? Faut il en France toujours légiférer sur une poignée de cas ? Cet aspect (écarter les directeur/rices(s) de thèse des jurys), dont d’ailleurs on pourrait tout à fait discuter sereinement avec les intéressé(e)s, n’aura en Mathématiques aucun effet réel, l’écrire dans un texte de loi en a un dévastateur: accréditer l’idée que ces dernier/ère(s) sont des escrocs scientifiques. Plus imbécile que cela tu meurs.
Par ailleurs il manque une simple chose dans ce texte: la reconnaissance du travail de direction de thèse. Eh oui, outre le fait que ces coquin(e)s de directeur/rice(s) sont a priori suspects de nombre de vices (je renvoie au texte), leur travail en fait n’y est pas reconnu. Les Universités se sont dotées ces dernières années de nombre de référentiels de charges où certains individus héritent de décharges horaires à peine ont ils remué un orteil, mais diriger une thèse c’est gratos. Ou alors est ce suffisamment gratifiant pour ne pas mériter une autre reconnaissance que celle du travail accompli. Mézalors c’est que ce travail est de qualité et pas suspect de toutes les déviances suggérées dans le texte. Cherchez l’erreur.

« M’enfin » comme disait Gaston, il n’est pas nécessaire de s’énerver sur un tel point de détail. L’Université française a absorbé depuis quarante ans nombre de textes crétins et inapplicables. Certes, finalement une forme de génie des universitaires a été d’avaler des régiments de couleuvres, tout en continuant à faire vivre l’institution. L’accélération de textes et de mesures contradictoires a récemment sévèrement écorné ce génie, et même amené certains à se poser la seule vraie question qui vaille: nos gouvernants et nos technocrates veulent ils la mort de la transmission du savoir, et par voie de conséquence celle de l’Université ?

Regardons dès lors les textes sur les obligations de service et les statuts. Ce qui est de prime abord amusant c’est qu’on ne détricote pas les textes sur l’autonomie des Universités (autonomie budgétaire s’entend, avec des dotations en entrée assez instables) mais qu’hormis « les sous », l’autonomie se réduit comme peau de chagrin. « Tu es responsable de ce que tu dépenses à condition de le faire comme je le veux ».
Alors mine de rien on introduit de nouvelles modalités de recrutement et de promotion essentiellement dédiées aux « politiques » de l’Université: concours spéciaux, décisions en amont prises par le Conseil Académique pour les mutations, décharges spécifiques … (voir lien).
Si les tâches collectives ont été souvent bafouées au sein de notre Université (l’auteur de ces lignes sait de quoi il parle), il existait déjà nombre de procédures « spécifiques » pour gratifier ceux ou celles qui avaient donné de leur temps, de leur énergie, souvent au détriment de leur carrière pour faire « tourner la boutique ». On me dira donc que celles ci n’amènent rien de plus. Sauf qu’à force d’insister, à force de ramener dans le rang du fonctionnariat ordinaire les enseignants-chercheurs on nie avec de plus en plus de fermeté (voire d’arrogance quand cela vient d’un comptable en chef d’un grand organisme de recherche, mais avouons le, les chercheurs aussi sont quelque peu arrogants) la spécificité de ce que représente la création et la transmission du savoir.

Messieurs les technocrates si cela est aussi simple, venez me remplacer et faire mon travail. Et faites attention de ne pas me rétorquer chiche et réciproquement, car en tant qu’ancien directeur de laboratoire j’ai vu ce qu’est le vôtre.
J’aurai la délicatesse de passer sur les nouveautés 2015 des décharges pour les directeurs de ces Objets Pédagogiques Non Identifiés que sont les ESPE ou pour les experts auprès du/de la ministre.

A l’évidence discourir sur la science est devenu beaucoup plus « rentable » que la faire.

Le vrai problème est qu’une fois encore l’ensemble de ces décisions est pris par une poignée de technocrates ministériels indéboulonnables appuyés par des « experts » aux avis essentiellement partagés  par eux mêmes en concertation ou en désaccord avec des organisations ne représentant depuis bien longtemps qu’elles mêmes (et dont certains membres doivent certainement regarder avec des yeux de Chimène l’évolution »rond de cuir » qu’on impose à notre Université). Les pseudo consultations nationales ou locales organisées une fois les décisions prises et sans aucun contrôle sur les résultats sont là également des pantalonnades pitoyables.

  • Les Contes politiques de la Science. (12 Mai 2015)

J’avoue que le titre de ce post m’est venu il y a quelques temps déjà, et qu’au regard de mon age grandissant, je crains de n’avoir oublié la teneur de ce qu’il recouvrait. Mais bref. Sans doute cela avait il trait à la gouvernance de l’enseignement supérieur en France (même si je n’ai jamais vraiment su si gouvernance était de la même famille (politique s’entend) que gouvernail). En fait je me rappelle maintenant que cela avait trait aux capacités de nos dirigeants à évaluer la qualité de nos travaux.

En effet, certains évènements de ma vie récente, en lien avec les échanges internationaux, couplés avec plusieurs évènements passés m’ont amené à me poser cette question basique pour un scientifique: mais au fond qui m’évalue ?

Le système scientifique mondial est basé sur l’évaluation par les pairs. Ce système qui n’interdit ni les phénomènes de mode ni les coteries a bien évidemment de multiples défauts, mais comme disait Churchill, la démocratie (parlementaire) est le pire système politique à l’exception de tous les autres. Mais au delà, qui décide des « programmes » scientifiques, de leur pertinence, de leur financement ?

Face à cette question naturelle, mais très politically incorrect, j’ai eu la chance d’avoir quelques réponses, partielles mais édifiantes. Tout d’abord oublions les évaluations scientifiques par les pairs. Imaginons un projet scientifique fédérateur (très mal fagoté, sorry powerpoint), proposé à l’évaluation de comités « d’experts » pour un financement minime face aux enjeux. Imaginons qu’une instance politique annonce que l’ensemble des projets concurrents sera évalué par un comité d’experts anonymes (parfait en sciences cela est légitime), chacun d’entre eux ayant à évaluer/classer disons neuf dossiers. Imaginons que votre dossier soit évalué par deux experts l’un le classant en numéro Un parmi ses dossiers l’autre le classant en numéro quatorze (sur neuf). Voyez vous là un problème mathématique du niveau collège ? Comment un expert ayant accès à neuf dossiers peut il donner un classement de ses dossiers allant (au minimum) jusqu’à quatorze ? Admettons une erreur de transmission, mais puisque derrière une palanquée de fonctionnaires zélés et compétents transcrivent les résultats, comment se fait il qu’aucun ne remarque une légère distorsion ?

Cela est malheureusement la réalité de la politique scientifique en France, glosant allègrement sur des adjectifs vertueux mais au fond tout bonnement infoutue de séparer science et intérêt politique. Que ceux qui lisent ce post n’aient pas de doutes. J’ai consciencieusement gardé les échanges e-mail correspondant à cet épisode aussi ubuesque que pathétique. Bien entendu l’irresponsabilité généralisée dans ces situations fait que personne n’est ni responsable ni coupable (alors que la phrase de Madame Dufoix était d’une extraordinaire pertinence n’en déplaise à des scoopistes benêts). Ces braves gens, appuyés par des dirigeants locaux ou nationaux directement issus de filières sciences po ou autres où bien évidemment on maitrise tout mais où on ne comprend rien, se targuent d’une objectivité à laquelle l’adjectif partisane apporterait un déni de compétence inacceptable (sauf pour tout expert scientifique spécialisé, pour lequel … bref).

A cela s’ajoute une aristocratie politique et malheureusement désormais scientifique, qui n’arrange rien. Rejeton de tel représentant national de haut vol, rejeton « in law » de tel autre (ce qui est sympa avec cette phrase c’est finalement la profusion d’exemples qui empêche de deviner à qui je pense, pour autant que je pense à quelqu’une). Enfin, admettons que Galilée a eu à affronter des problèmes autrement difficiles, dans un monde hostile; mais gageons qu’à continuer ainsi, les vrais scientifiques ne tarderont pas à se sentir bien proches de Galilée.

  • Zézette à l’Université. (9 Mai 2015)

J’ai il y a quelques temps accepté la co-responsabilité d’un Master deuxième année. Il m’apparaissait clair que le travail principal consistait à proposer des idées pour faire évoluer ce diplôme à l’aune des développements scientifiques récents. Las. Après quelques semaines de réflexions et de discussions avec les collègues est arrivé le vrai moment important: le maquettage de l’année. Le nombre d’ECTS (en gros le coefficient de chaque matière) doit être un multiple entier de 3, le nombre d’heures enseignées proportionnel aux ECTS, rajouter les conditions aux frontières (cours de langues , validation de je ne sais quoi), penser que si vous avez la mauvaise idée d’autoriser les étudiants à ouvrir leur champ visuel en remplaçant un cours type par un cours d’un autre master (comment ajuster les ECTS ?) il faut prévoir un code  (pour chacun des cours extérieurs, quel que soit le nombre total), enfin diviser les coûts par deux faute d’argent dans les caisses.

Tout cela conduit à mettre en place des formations formatées dans un monde tableauexcelisé, où le contenu, souvent standardisé, compte bien moins que l’enveloppe, pour le plus grand bonheur de décideurs (ou de collègues) adeptes d’une nouvelle discipline: la métrologie pédagogique . Le plus terrible dans tout cela est que nos collègues qui se dévouent (le plus souvent presque bénévolement) à cette tâche ingrate et méprisée de gérer la carte des enseignements, sont absorbés par ce maelstrom technocratique malgré toute leur bonne volonté, et finissent par être le bras armé d’une politique dont les effets négatifs se voient chaque jour.

Celle des « bureauyers » dont parlait Zézette dans une célébrissime pièce « splendid » (orthographe correcte), où dépasser des cases devenait facteur d’irrecevabilité. Zézette au théâtre était drôlatique, Zézette à l’Université est beaucoup plus pathétique.

  • Sérendipité.  (1 Mai 2015)

Comme nombre d’Universités françaises, la mienne est en pleine réflexion sur l’élaboration de son Projet Stratégique d’Etablissement. La version beta de ce projet vient d’être transmise aux personnels. On y trouve au milieu de la première de ses trente pages le passage suivant:

« Dans l’Université existe toujours une tension entre stratégie et indépendance universitaire. Elle est
légitime : la dynamique des savoirs est très complexe. Elle est le fruit de plusieurs phénomènes, en
particulier la sérendipité d’un côté, la programmation de l’autre, les deux pouvant s’interpénétrer. »

Les technocrates du système éducatif français sont connus pour leur goût pour la novlangue, comme l’ont montré à plusieurs reprises (et tout récemment encore) les lectures attentives des programmes de l’enseignement secondaire ou les textes de référence pour l’enseignement supérieur. Je me targue de posséder un vocabulaire riche, mais je n’avais jamais ouï le mot sérendipité. Aussi me suis je rué sur un dictionnaire (je l’avoue avant de chercher une définition sur le web). En gros la sérendipité c’est … le gros coup de bol. Le fait de faire une découverte fortuite ou inattendue alors qu’on cherchait autre chose. Les fans d’étymologie devront chercher du coté du royaume de Serendip (devenu Ceylan puis Sri Lanka) et de contes anciens. Gageons que le mot devienne culte dans le royaume de l’information et de la communication. Mais au delà de l’aspect un peu frimeur ou péteux de l’utilisation délibérée d’un vocabulaire abstrus, du vraisemblablement à la volonté de démontrer que les rédacteurs dudit texte ne sont pas des amateurs, il faut étudier l’ensemble du passage.

Ce texte nous explique qu’il y aurait, notamment en recherche,  d’une part le coup de pot, de l’autre la programmation, certes avec possible interpénétration (je te dis quoi chercher et tu te débrouilles pour me trouver autre chose d’intéressant ?). Les deux pages suivantes de ce texte sont là pour expliquer pourquoi et comment. L’occurrence du hasard dans les découvertes scientifiques est notoire. Je suis de ceux qui croient qu’à défaut de modifier le cours de la science, la programmation (pour moi l’aide à l’émergence de nouveaux domaines)  permet de l’accélérer. Mais …

N’y at’il rien d’autre ? N’y at’il pas de chercheurs qui ont des idées, sans avoir besoin ni du hasard, ni des conseils (ou des ordres) d’un programmateur n+1 comme on aime à dire ?

Bien sur que si. L’essentiel des résultats obtenus l’est grâce à la sagacité individuelle des chercheurs, à leur intuition et à leur obstination. Et nombre de « programmes » se sont révélés sans intérêt (ce qui ne veut pas dire que leur mise en place était à chaque fois une erreur). Il y a donc sans doute une volonté « politique » dans ce genre de texte réducteur. Celle de plaire à des hauts fonctionnaires à qui ce texte sera présenté et qui ne comprennent plus depuis longtemps que ce sont les humains qui font l’humanité et pas les présentations powerpoint.

Post Scriptum: En lisant ces quelques lignes à un collègue, celui ci m’a montré un press-book récent sur une institution vénérable et vénérée, qui utilisait ce terme pour expliquer les bienfaits de la machine à café et autour de celle ci des discussions à bâtons rompus, pour l’évolution des mathématiques. Dont acte, je n’imaginais pas que la curiosité intellectuelle qui amène les scientifiques à « s’expliquer » aux uns et aux autres les tenants et les aboutissants de leurs réflexions relevassent du coup de bol, mais s’il en est ainsi, je rends volontiers les armes.

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